EFAaqua.gifEFA 27 rappelle le communiqué publié par la fédération d’enfance et familles d’adoption au sujet de l’association Arche de Zoë.

Nous vous proposons de lire ci-dessous le message de Danielle Housset, ancienne présidente d’Enfance et Familles d’Adoption, qui témoigne de la position de la fédération au sujet de ce drame.

 » Nous sommes les premiers à bien savoir que dès qu’une catastrophe (naturelle ou non) intervient un sentiment d’injustice soulève de façon quasi-instinctive face au sort notamment fait aux enfants.

Que ce soit la vision des orphelinats roumains dévoilés au monde occidental, le tsunami ou le génocide du Darfour un vaste réflexe d’élan humaniste que rien ne semble pouvoir contenir pousse vers l’idée d’adoption, la réponse souvent la moins appropriée parce qu’elle ne tient compte que du sentiment de vouloir sortir au plus vite des enfants du lieu de la catastrophe.

Nous savons bien que les mises en garde peuvent ralentir le mouvement, arrêter certains – qui se tourneront alors vers l’aide humanitaire, avec toutes les imperfections qu’elle peut avoir et donc le sentiment de frustation qu’elle peut engendrer.

Mais la plupart des coeurs regorgent alors d’un seul espoir : faire au plus vite pour sauver un enfant, pour qu’un enfant, dix enfants, mille enfants ne souffrent plus, ne meurent pas, pendant qu’à un vol d’avion nous profitons
des illuminations de Noël ou de la lumière du soleil d’octobre.

Nous sommes les 1ers à savoir que si ces enfants, et les adultes qui les accompagnent – leurs parents ou leur famille proche le plus souvent – doivent effectivement être secourus, et si certains d’entre eux dont toute la famille a été décimée doivent trouver rapidement, prioritairement de nouveaux parents, nous sommes les 1ers à savoir que l’adoption ne répond pas à l’attente de tous, alors qu’elle semble la solution de tous les maux.

Une adoption ne s’improvise pas, même si souvent la rencontre envoie réciproquement l’enfant et ses nouveaux parents dans les bras l’un des autres, une adoption ne se cache pas, même si souvent elle a besoin pour s’ancrer de moments intimes, une famille par adoption ne se batit pas parce que des parents sont difficilement trouvables dans le chaos d’un camp de réfugiés, mais parce qu’un enfant tout seul, délaissé, espère pour lui tout seul des parents qui arrivent vers lui, rien que vers lui, qui ne vont pas réveiller ses craintes en l’enlevant mais qui vont le rassurer en le prenant pour leur aux yeux de tous, emmenant avec lui son passé, ses souvenirs, ses cauchemars et ses sourires d’avant.

L’irrésistible élan de générosité, qui mêle compassion, amour du prochain, déculpabilisation de soi et culpabilisation de ceux qui ne « bougent pas » rencontre souvent une idée fortement ancrée en nous : qu’il suffit d’aimer pour rendre heureux. Mais peut-on rendre heureux en l’aimant celui que, sous les bombardements ou par une nuit sans lune on a arraché, sans doute à la guerre, peut-être à la mort , mais surtout immédiatement au bras qui le tenait, à la main qui le touchait, à la voix qui l’apaisait, les bras, la main, la voix d’un papa, d’une maman ou de quiconque avait effectivement pour lui pris leur place.

L’aide humanitaire aide sans doute beaucoup d’entre nous à gagner leur paradis, c’est-à-dire à pouvoir se regarder en face dans la glace le matin ou à manger avec plaisir le soir du Réveillon. L’adoption ne permet pas de gagner le paradis, elle permet tout au plus, souvent avec des efforts quotidiens de gagner le bonheur en famille, une famille où chacun sait qu’il est à sa place.

Comment enrayer ce qui semble inhérent à la nature humaine, comment empêcher qu’après les catastrophes ne se vivent des catastrophes personnelles, des cauchemars quotidiens ? En continuant sans doute à dire ce qu’est une
famille, ce qu’est cette formation particulière de la famille par adoption.

Mais aussi en demandant de ne plus être les seuls à le dire, en forçant d’autres à relayer ce que nos enfants nous apprennent. Il y a peut-être – et peut-être seulement – des personnes qui ont pensé faire de l’argent en « ramenant loin du génocide » des enfants du Darfour. Il y a surtout des personnes sincères dans leur compassion, qui ne veulent plus qu’un enfant, un seul ne soit exterminé simplement parce qu’il est né où il est né, de qui il est né. Il y a des personnes sincères qui ont pensé accueillir, temporairement, un enfant pour le remettre sur pied en attendant
des jours meilleurs (?). Il y a sans aucun doute d’autres personnes, désireuses d’adopter qui ont cru que ces enfants étaient, ou deviendraient adoptables.

S’il y a une incroyable méprise des organisateurs du transferts de 103 enfants aujourd’hui, elle se double cependant de leur part d’une incroyable escroquerie aux sentiments, pour avoir laissé croire qu’on peut déplacer une population, dans le monde d’aujourd’hui, sans accords gouvernementaux, pour avoir laissé croire que l’état de santé des enfants primaient dans leur choix (tous les enfants sont nécessairement en plus ou moins mauvaise santé)
pour avoir laissé croire que des Européens pourraient devenir légalement leurs parents.

Les leçons de l’Histoire ne nous apprennent rien. La tragédie des enfants du Rwanda ne leur a rien appris.

On a fait croire à des enfants qu’ils étaient « sauvés », on leur a dit qu’ils partaient dans des maisons, des familles, qu’ils allaient manger, guérir, être soignés et aimés. On les a mis dans un avion pour un transfert incertain et ils se sont retrouvés sur un tarmarc loin de ceux qui jusqu’ici partageaient leur vie et loin de ceux qui leur promettaient l’Eldorado. Ils sont déjà oubliés des médias qui relatent un épisode de « vaste trafic d’enfants ». L’actualité va trop vite pour s’interroger sur leurs peurs, leurs angoisses, leurs traumatismes. Certain commentateur s’est permis de dire « qu’ils semblaient en bonne santé » et personne n’a mis en place de cellule d’accompagnement comme dans le moindre de nos accidents.

On peut s’en prendre – on doit s’en prendre – aux organisateurs d’un tel gâchis. Mais à TOUS les organisateurs. Ceux qui ont monté ce raid. Ceux qui l’ont permis. Ceux qui l’ont laissé faire.

Ceux qui l’ont monté sont au moins coupables d’irresponsabilité et certainement coupables d’incitation à l’illégalité – dans la mesure où ils ont entraîné dans leur sillage des familles sur de faux prétextes.

Ceux qui l’ont permis sont ceux qui nous gouvernent non seulement en France mais dans l’ensemble des pays occidentaux qui ont semblé découvrir le Darfour il y a à peine quelques mois, et chez nous en pleine campagne présidentielle, tous ceux qui dans des G7 et autres ONU n’ont pas voulu voir un génocide, le reconnaître comme tel, comme ils ne voient pas les autres qui s’abattent sur d’autres peuples, en d’autres lieux nombreux de la Planète. Ce sont eux les premiers coupables qui conduisent les êtres humains déboussolés à faire les pires choses pour réparer l’inacceptable.

Mais aussi à ceux qui ont laissé faire. Cette initiative a été largement annoncée, depuis le début, il y a des mois, nous l’avons largement dénoncée, combattue, avec notre argumentation essentiellement basée sur les valeurs dans la famille. Mais combien de temps a-t-il fallu attendre le communiqué officiel mettant en garde les familles ? Que savons-nous de ce que ce sont dit les organisateurs de l’opération et les responsables ministériels.

Notre actuel Ministre des Affaires étrangères nous a enthousiasmés en d’autres temps sur le droit d’ingérence. Si ingérence il devait y avoir dans la vie, la survie de ces enfants, ce n’était pas le rôle d’une association, aussi humaniste qu’elle se dise, et il fallait par tous les moyens l’empêcher de se fourvoir dans une expédition vouée à l’échec parce certainement aussi connue à l’extérieur de l’hexagone qu’à l’intérieur. Il fallait que l’initiative de l’ingérence appartienne à ceux qui ont le pouvoir de la voir aboutir.

Alors essayons simplement de ne pas nous tromper de cible en prenant une position qui sans aucun doute est attendue.  »

Danielle Housset (EFA)