Caroline Debladis, Présidente de l’association Pétales France

 

L‘adoption internationale telle qu’elle est actuellement pratiquée est-elle la meilleure solution pour les enfants abandonnés ? Tel est le défi que la Convention de La Haye nous pose à tous, professionnels et associations concernés par l’adoption.

Oui, si l’on en croit les études qui montrent que, statistiquement, les enfants adoptés auront une vie adulte meilleure socialement et affectivement que les enfants abandonnés restés en foyer ou en orphelinat. Oui, si l’on excepte les cas délictueux d’enfants pratiquement achetés à leurs parents par des intermédiaires sans moralité, ce qui impose une vigilance accrue de la part des Etats. Pas toujours cependant, car force est de constater que parfois la vie dans une famille adoptive ne réussit pas à dénouer la souffrance et la révolte intérieure de certains de nos enfants.

Il n’est pas toujours simple de comprendre la résistance qu’opposent certains enfants à l’amour de leurs parents, et il est possible que certains parents fassent preuve de maladresse, d’impatience, de déception précoce… Mais il faut aussi tenir compte de ce que nous apprend la théorie de l’attachement.

La théorie de l’attachement, élaborée par Bowlby, explique la création du lien qui conduit à l’attachement entre le bébé et sa mère (ou toute autre « figure d’attachement »). Nous sommes tous concernés par l’attachement, qui forme la trame de fond de nos vies affectives, de notre attitude positive ou non face à la vie.

Parler d’attachement, c’est parler du sentiment de sécurité qu’un enfant éprouve entre les mains de l’adulte qui lui procure les premiers soins et les premiers sourires. Avant de pouvoir aimer un adulte, l’enfant a d’abord besoin d’avoir confiance en lui, de se sentir en sécurité avec lui. Or, certaines situations difficiles vécues par un enfant dans les deux premières années de sa vie peuvent mettre cet attachement en difficulté (on parle alors d’attachements insécures, voire de troubles de l’attachement…). Parmi ces situations difficiles, figurent l’abandon, la séparation de longue durée d’avec la figure d’attachement, les changements successifs de foyers, la négligence, la maltraitance, l’abus sexuel parfois…

On devine aisément que l’enfant adopté peut présenter des difficultés d’attachement car tous ont connu abandon, séparation ou deuil, beaucoup ont connu la négligence ou/et la maltraitance. Ils ont parfois eu un nombre trop important de figures d’attachement, ont expérimenté une ou plusieurs ruptures qui ont détruit leur capacité à s’attacher.

L’adoption peut les plonger dans un monde inconnu angoissant, alors même qu’ils ont perdu confiance dans la bienveillance du monde adulte.

Ce risque existe dans le cadre de l’adoption d’enfants en France et est souvent encore plus important dans le cadre de l’adoption internationale lorsque les enfants ont vécu des guerres, des catastrophes nationales… à quoi s’ajoute le déracinement du pays d’origine. Attention, malgré tout, à ne pas se limiter aux difficultés d’attachement (voire aux troubles de l’attachement). Des pathologies associées peuvent exister et nos familles témoignent souvent d’autres diagnostics posés par des professionnels (troubles de l’attention, hyperactivité, borderline, stress post-traumatique…).

L’adoption n’est pas une « solution miracle » même dans une situation dramatique comme le terrible tremblement de terre vécu par la population d’Haïti dernièrement. PETALES France peut témoigner que le fait de quitter son pays de naissance peut être vécu comme un traumatisme par un enfant, même dans des conditions aussi effroyables. Au-delà de l’émotion que suscitent de telles catastrophes, il faut prendre en compte la perte totale de repères que subissent les enfants.

Ces réalités d’adoptions difficiles ont été longtemps sous-estimées, occultées. Pendant des années, les parents adoptifs s’entendaient dire qu’un enfant adopté était un enfant comme les autres et qu’il devait être élevé comme tel. Bien sûr, il est un enfant comme les autres mais avec un petit sac à dos supplémentaire, rempli de son vécu parfois déjà bien difficile. Croire que cet enfant laisse ce sac à dos à l’aéroport est un leurre, nier les éventuelles souffrances de son vécu pré-adoptif serait un non-respect de ce qu’il est.

Nos enfants ont donc besoin de parents solides, informés, préparés aux difficultés à venir. Pour beaucoup de familles, une vie sereine s’installera avec douceur et bonheur au fil des mois. Mais, pour certaines, des difficultés plus ou moins importantes vont apparaître. Les blessures physiques se soignent, les blessures psychiques sont plus difficiles à voir et à soulager. Nous savons à quel point les parents adoptifs ne manquent pas d’amour mais, bien qu’indispensable, cet amour aussi fort soit-il ne pourra tout guérir car leur enfant, lui, sera en détresse et en deuil de ses attachements antérieurs, ou en rejet de tout attachement.

Les futurs parents adoptifs doivent se préparer à accueillir un enfant blessé et ils doivent être soutenus dans cet accueil. Certains vont avoir besoin d’être aidés par des associations, des professionnels avertis et certains enfants devront bénéficier d’une prise en charge pluridisciplinaire. Faute de quoi, notre expérience associative nous montre que cette détresse peut être, chez certains enfants, destructrice pour eux et parfois même pour leur nouvelle famille.

Association de parents, nous pouvons témoigner que les familles sont en demande de préparation et de soutien. Les parents en attente ou les jeunes parents souhaitent s’informer et même bénéficier des expériences des autres familles. Ils comprennent fort bien l’enjeu d’une préparation adaptée pour accueillir ce nouvel enfant. Beaucoup de parents d’enfants maintenant grands nous témoignent d’avoir vécu ces mois, ces années de difficultés dans une immense solitude avec beaucoup de culpabilité, d’incompréhension de la part de leur entourage ou des professionnels malgré des demandes d’aide répétées.

Depuis quelques années, même si ce n’est pas encore suffisant et s’il n’y a pas encore d’égalité selon les régions, les aides se développent, que ce soit au niveau associatif ou que ce soit au niveau des professionnels. Les parents contactent des associations comme la nôtre et ne se sentent plus seuls. Ils comprennent le pourquoi de cette souffrance qu’ils ressentaient chez leur enfant. Ils échangent entre eux afin de trouver les meilleures solutions pour aider leur enfant. Sachant que les difficultés ne sont plus niées, ils n’hésitent plus à demander l’aide des professionnels, parfois directement pour leur enfant mais aussi pour eux, pour être aidés et soutenus dans cette merveilleuse parentalité que peut être aussi la parentalité adoptive.

Pour PETALES France, ce n’est que dans ces conditions que ces enfants, blessés au plus profond de leur être, pourront se sentir de nouveau en sécurité et reprendre confiance en eux et en la vie.

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