En grandissant, les enfants adoptés ethniquement différents souffrent des remarques des autres enfants ou subissent des pressions qui remettent en cause leur attachement à leur famille adoptive. Les différences culturelles sont pourtant de plus en plus manifestes dans les grandes cités occidentales. Mais la plupart des enfants adoptés issus de l’étranger sont sensibles aux remarques des autres. Il importe d’ailleurs qu’ils soient informés à propos de leur culture d’origine ou qu’ils apprennent leur langue originelle, afin notamment de retirer une certaine richesse de leur métissage culturel. En connaissant leurs racines, leur langue « maternelle », ces enfants prennent conscience que leur culture d’origine n’est pas un sujet tabou. Cette approche démystificatrice aide l’enfant à s’épanouir dans sa famille et son milieu. Les problèmes d’attachement sont aussi remis en question par cette dichotomie culturelle que l’enfant ressent parfois comme un dédoublement personnel. Il peut perdre confiance en lui ou rechercher d’autres figures d’attachement extérieurs à sa famille adoptive. Il peut aussi se poser des questions sur sa culture d’origine et la placer en compétition avec sa culture d’accueil, tout en déstabilisant son processus d’intégration.

L’enfant adopté se lance ainsi un véritable défi : trouver le juste milieu entre ses origines et sa destinée actuelle et consolider ses liens d’attachement avec ses parents adoptifs. Si la mission de tout parent est d’accompagner et de soutenir son enfant vers un épanouissement optimum, les parents adoptifs doivent relever un second défi : reconnaître leurs propres différences et accepter un certain décalage que tôt ou tard l’enfant qu’il ont adopté va installer.

Ayant dépassé une histoire singulière, les enfants adoptés se présentent parfois comme survivants d’un traumatisme précoce. Depuis leur naissance en passant par l’abandon, ils ont survécu physiquement et affectivement à diverses épreuves parfois innommables et surmonté des expériences plus ou moins douloureuses (guerre, famine, séparation, rupture de soin, décès des parents, viol, etc). D’un point de vue psychologique, il est tout aussi important de pouvoir diagnostiquer certains symptômes cliniques spécifiques du vécu des enfants adoptés. En reconnaissant ces signes, les parents peuvent soutenir l’estime de soi de leur enfant et l’aider à se construire. Au-delà de toute considération culturelle, le renforcement de sa construction personnelle est aussi la base de son identité.

En matière d’identité, l’enfant adopté a besoin d’être considéré en tant que personne à part entière et intégrée à une famille qui ne met pas de côté son histoire originelle. Il faut cependant éviter certains pièges qui pourraient renforcer des attitudes ou des prises de position extrêmes. Ainsi, certains parents font une fixation sur l’origine de leur enfant et se mettent à l’idéaliser. Tels parents sont si fiers de leur enfant d’origine indienne qu’ils transforment la décoration de la maison, changent totalement leurs habitudes alimentaires, apprennent le hindi en famille et racontent continuellement devant l’enfant leur merveilleuse expérience d’adoption. À l’opposé, certains cherchent à effacer toute trace du passé de l’enfant pour qu’il puisse repartir à zéro. A l’exemple de ces parents qui de bonne foi se débarrassent de tous les vêtements et objets que l’enfant portait sur lui le premier jour, afin qu’il oublie son passé pénible. Dans ces deux situations extrêmes, l’emprunte culturelle de l’enfant occupe paradoxalement tout l’espace de l’adoption. L’enfant doit apprendre à fonctionner avec ses deux identités. Lorsqu’il ressent le besoin d’appartenir à l’une ou l’autre référence culturelle ou familiale, l’enfant doit se sentir autorisé à opérer un libre choix. Qu’il soit d’ici ou d’ailleurs, il est à la fois l’enfant de ses parents adoptifs et l’enfant d’une autre origine. Suivant les vicissitudes de sa propre existence et certaines périodes plus ou moins difficiles de sa vie, il sera confronté à des personnes, à des événements, à des rencontres qui ouvriront son cœur et son esprit à l’intelligence du monde d’où il est issu et où il s’est attaché.

Source: L’enfant adopté : en quête de sens ou d’identité? par Yves-Hiram Haesevoets