à lire : l’interview de Flore Pellerin par le journal Le Monde.

Fleur Pellerin : « Je ne suis ni une intrigante, ni une carriériste »

Le Monde.fr | • Mis à jour le | Propos recueillis par Annick Cojean

L'ancien premier ministre de la Culture Fleur Pellerin devant le musée national Picasso à Paris le 19 octobre 2015.

Je ne serais pas arrivée là si…

… S’il n’y avait pas eu l’école de la République. C’est vraiment une chance inouïe. Je sais qu’on critique souvent l’enseignement supérieur très sélectif, les classes prépa, Sciences-Po, l’ENA ; qu’on les accuse d’être des outils bourdieusiens de reproduction sociale. Eh bien, je suis un contre-exemple. Mes parents sont tous les deux issus de milieux très modestes. Ma grand-mère maternelle était domestique, son mari, routier. Ma mère a dû abandonner ses études à 14 ans pour commencer à travailler et en a conçu une grande frustration, à la fois sociale et intellectuelle. Quant à mes grands-parents paternels, c’étaient des hussards de la République, instituteurs et employés de mairie dans un tout petit village de Mayenne où mon père fut d’ailleurs le premier à avoir son bac. C’est lui qui a d’abord pris l’ascenseur social. Mais sans l’école de la République, il aurait été impossible que je devienne un jour membre d’un gouvernement.

La réussite passait donc forcément par l’école ?

Et par la culture ! Oui, on m’a toujours inculqué l’idée que les études permettaient de bouleverser des destins qui semblaient pré-écrits et de s’élever au-dessus de sa condition. Tous les enfants devraient avoir la possibilité de s’abstraire des déterminismes sociaux. Le moteur de mon engagement politique se trouve là. Mon mari et moi sommes énarques. Il est au Conseil d’Etat, je suis à la Cour des comptes. De l’extérieur, cela donne l’impression d’une parfaite endogamie des élites. En réalité, nous venons tous les deux de milieux qui ne nous prédestinaient pas à cela. Et c’est la force de ce pays ! C’est anecdotique, mais nous avons fait, il y a deux ans, une recherche généalogique sur nos deux familles qui présentent beaucoup de similarité. Nous sommes remontés presque jusqu’au XVIIe siècle. C’est fascinant. Nous avons des ancêtres qui sont morts indigents, enterrés quelque part dans des fosses communes. Et puis apparaissent des tailleurs d’ardoises, journaliers, domestiques. Tous ces gens étaient très peu mobiles et semblaient condamnés à reproduire éternellement le cycle d’une même condition sociale. C’est par l’école que mon père s’est hissé. Cependant lui-même admet s’être censuré en s’interdisant de faire des études de médecine – son rêve – convaincu que c’était réservé à des fils de bourgeois. Il redoutait le décalage social. L’idée que j’aie pu, moi, faire des études supérieures et toutes ces écoles restait une source d’émerveillement pour ma grand-mère maternelle communiste. Et j’ai toujours eu l’envie de partager cette chance.

A quel moment s’est produit pour vous l’engagement politique ?

Au lycée, j’avais déjà une conscience politique de gauche, peut-être par mimétisme familial, car mes parents sont très fidèles au parti socialiste. Mais j’ai toujours ressenti une aversion pour la droite française, parce qu’elle se dit libérale, alors qu’elle est en fait particulièrement conservatrice. Elle est attachée à protéger la rente, l’héritage, les positions acquises, alors que mon moteur principal est la volonté d’abattre tous les blocages pour faciliter l’émancipation individuelle et la mobilité sociale. C’est le projet historique de la gauche : le mouvement contre l’ordre établi. Je me suis engagée, très jeune, dans les différentes campagnes du PS. Et puis je me suis beaucoup impliquée dans le Club XXIe Siècle qui, lui aussi, a pour but de promouvoir l’égalité des chances.

Mais ce Club XXIe Siècle s’appuie sur « la diversité » et les enfants issus de l’immigration, ce qui n’est pas votre cas !

C’est vrai. Je ne suis pas du tout bi-culturelle. Je ne me sens, ni ne me vois physiquement comme asiatique. Je suis totalement Française. Mais mon mari qui est picard, blond aux yeux bleus, a fait lui aussi partie de cette association. Il s’agissait d’œuvrer au renouvellement des élites, de tendre la main aux jeunes issus de milieux populaires en leur montrant qu’il ne faut pas s’autocensurer et que tous les rêves sont possibles. Je me souviens notamment des « Entretiens de l’excellence », quand nous avons commencé à faire venir à Sciences-Po des collégiens issus de ZEP (zone d’éducation prioritaire) pour leur parler de nos différents métiers. On ouvrait leurs horizons alors qu’il est encore si difficile de se projeter dans ces élites politiques, économiques, médiatiques, et mêmes culturelles françaises, qui donnent le sentiment de se reproduire à l’infini.

Avouez que la multitude d’énarques à l’Elysée, au gouvernement ou à la tête des grandes institutions conforte ce sentiment de caste et de société bloquée.

Mais l’ENA est un concours anonyme ! Ce n’est pas une cooptation. C’est certainement plus facile d’y arriver lorsque vous possédez tous les codes, que vos parents font des dîners mondains et que vous côtoyez depuis votre enfance des hauts fonctionnaires. Mais je suis la preuve qu’on peut s’en passer. Je n’avais jamais rencontré d’énarques avant d’arriver à Sciences-Po, et quand je me suis retrouvée en stage en préfecture ou en ambassade, je ne savais pas comment me comporter dans cette société, je n’avais pas les clés de la conversation de salon et ne me sentais pas à ma place. Et alors ? Cela s’acquiert. Et tout le monde doit pouvoir prétendre à cette formation. Quant à la présence des énarques dans les sphères du pouvoir, elle s’explique par la complexité du contexte juridique, budgétaire, géostratégique dans lequel s’inscrivent les politiques publiques. Ce contexte requiert donc une expérience de l’administration et du service public à laquelle l’ENA prépare. Je trouve que j’ai eu une chance folle de passer par cette école et ne suis pas du genre à cracher dessus par démagogie, comme le font, à droite, beaucoup d’anciens élèves…

Vous avez toujours été d’une grande discrétion sur le sujet de l’adoption et soudain, dans une petite phrase à la fin de votre passation de pouvoir, vous avez évoqué ce bébé trouvé dans un bidonville de Corée…

Depuis que je suis ministre, j’ai reçu une foule de messages me disant « merci d’être là ». Merci d’incarner l’idée qu’avec un physique qui n’est pas « mainstream », un visage qui n’est pas « caucasien », on peut être membre du gouvernement français. Merci de montrer qu’on peut arriver par les études et l’engagement. Alors j’ai eu envie de signifier qu’en me nommant au gouvernement, le président avait fait un geste politique fort. Pourtant, je n’en avais pas alors conscience, ou plutôt, ça me déplaisait de penser que cela pouvait faire partie de l’équation.

Pourquoi ?

Parce que j’avais un parcours, une formation, un engagement qui justifiaient que je puisse être utile ! Et parce que mon histoire d’adoption n’a eu absolument aucun impact sur ma vie personnelle. Je suis arrivée en France à l’âge de six mois, dans une famille qui m’a transmis de l’amour et a tout fait pour que je puisse m’épanouir. Je ne me ressens pas comme asiatique : je ne parle pas coréen et suis très éloignée de la culture coréenne.

L’impact serait uniquement sur la façon dont les gens vous voient ?

Oui. Evidemment, les psys diraient : ce n’est pas possible ! Ce qui se passe dans les six premiers mois d’existence d’un bébé est quelque chose qui le construit à vie. D’autres affirment que les enfants adoptés ont toujours une blessure narcissique, et sont marqués par ce premier rejet, cet abandon qui est le pire qui soit : celui de la mère dont on attend l’amour inconditionnel. Peut-être faudra-t-il que je fasse un jour une psychanalyse, mais franchement, je me sens très bien dans mes baskets ! J’ai été une enfant très heureuse, privilégiée même, avec des parents que j’adore. Et je n’ai pas de compte à régler avec la société. Etant de nature pudique, je n’ai donc jamais ressenti le besoin de mettre cela sur la table, car ce n’est pas un paramètre de mon équation personnelle. Alors c’est vrai : j’ai été une petite fille qui voulait cheminer sur les bons rails. J’étais bonne élève à l’école, je faisais du piano et du théâtre … J’étais un peu la petite fille modèle. Etait-ce ma nature ou voulais-je correspondre à ce qu’on attendait de moi ? Qui sait ? En tout cas, je ne me suis jamais vécue comme différente.

Vous n’aviez pas le désir d’aller en Corée ?

Non, contrairement à beaucoup d’adultes adoptés qui ressentent le besoin de boucler leur histoire et de retrouver leurs parents biologiques pour pouvoir avancer, avoir eux-mêmes des enfants, etc. Je ne me suis pas construite en me disant : je suis adoptée ! Quand j’étais étudiante et que j’ai passé près d’un an au Japon, j’ai tourné autour de la Corée sans l’envie d’y mettre un pied. Et puis voilà qu’après un portrait de moi paru dans Libé bien avant que je devienne ministre, l’ambassadeur de Corée en France m’a invitée à déjeuner. La société coréenne, désormais riche et développée, se sent coupable vis-à-vis de ces enfants qu’elle a laissés partir et essaie de retisser un lien affectif. Mais cela ne m’intéressait pas. Et il y a eu finalement ce voyage à Séoul, en 2013, lorsque j’étais ministre de l’économie numérique. L’attention médiatique était telle que ce fut une expérience assez désagréable. Une nuée de journalistes m’attendait à l’aéroport. Les gens m’arrêtaient dans la rue, me faisaient des cadeaux, illustrant une conception de la nation fondée sur les gènes. Pour la population, il y avait une Coréenne dans le gouvernement français !

Aucune envie, donc, d’y retourner à titre personnel ?

Ma fille, plus petite, s’est posé beaucoup de questions sur la filiation. Et elle aimerait y aller. Elle sent qu’il y a là-bas un fil…

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