A quelques jours du premier tour des élections présidentielles, Enfance et Familles d’Adoption (EFA), mouvement le plus représentatif des familles concernées par l’adoption, très engagé sur les questions relatives à la protection de l’enfance, formule plusieurs demandes à l’intention des candidats en lice. Nous faisons le point avec Nathalie Parent, présidente d’EFA.

Vous demandez l’instauration de cellules de veille départementales sur le délaissement parental. Mais les enfants délaissés n’ont-ils pas fait l’objet d’une toute nouvelle attention dans la loi de mars 2016 ?

Nathalie Parent. Nous savons très bien que l’instauration d’un système de veille du délaissement figure dans cette loi mais nous avons sciemment laissé cette proposition dans nos revendications. Car encore faut-il que ce soit vraiment mis en place partout. Dans les départements qui manifestent une réelle attention à la question du délaissement, on voit qu’en effet les enfants acquièrent plus tôt le statut de pupille de l’état. Le souci aujourd’hui c’est que de nombreux enfants continuent de sortir encore trop tard du statut d’enfant placé. Quand ils deviennent pupilles il est trop tard pour formuler un réel projet familial pour eux. Ils ont été confrontés à la venue très sporadique de leur mère aux visites imposées par le juge et il est difficile pour eux de reconstruire des liens d’attachement.
Nous voyons de nombreux dossiers où l’ordonnance du juge est reprise tous les deux ans sans trop se poser de question avec des visites médiatisées qui ne sont pas respectées par les parents, lesquels viennent deux ou trois fois en six ans. L’enfant a huit ans, on constate le délaissement, le temps que l’article 382 soit appliqué, il atteint ses dix ans quand il obtient le statut de pupille. Cet enfant est alors trop grand pour être adoptable, il reste en foyer. A 18 ans on le retrouve à la rue ou en prison. Par ce que c’est ce qui se passe pour une partie de ces jeunes. 18 ans, ça vient vite.
Le discours c’est qu’à 17 ans il faut commencer à les rendre autonomes. Ca n’a pas de sens. Ils doivent penser à leur avenir mais leur avenir, c’est qu’ils vont se retrouver seuls, sans personne. Evidemment, il y a des familles d’accueil bienveillantes ou des éducateurs investis qui maintiennent les liens. Mais quand ce n’est pas le cas ?
Le travail sur le délaissement fait partie de la loi de 2016 et doit désormais être effectif sur l’ensemble du territoire, il doit concerner tous les professionnels, y compris les familles d’accueil quand il y en a une ou les enseignants. Pas seulement les travailleurs sociaux. Voilà pourquoi nous maintenons cette proposition qui forme un tout avec la nécessité d’un bilan d’adoptabilité pour chaque jeune qui devient pupille et la création d’une cellule nationale qui permette l’uniformisation des pratiques pour l’adoption des enfants à besoins spécifiques.

Vous demandez également une meilleure préparation des candidats à l’adoption. Pourquoi ?

N.P On sait aujourd’hui que la parentalité adoptive n’est pas équivalente à la parentalité biologique. L’abandon de l’enfant reste une cicatrice et les jeunes vont venir tester le lien, l’attachement. Quand ils arrivent plus âgés, ils portent avec eux une culture, des habitudes, une histoire plus ou moins forte de maltraitances (ndlr : voir à ce sujet l’étude dans notre dernier Pueriscope sur les enfants roumains adoptés par des couples britanniques). Les parents adoptifs doivent être en capacité de comprendre que l’enfant teste le lien, il n’attaque pas la mère en tant que telle. Si les adultes sont fragiles et peu préparés, ils vont prendre ces attaques au premier degré. Il faut pouvoir faire un pas de côté pour être capable de dire « ok, je ne suis pas ta mère mais moi je te considère et je t’aime comme mon enfant ». Cette préparation est d’autant plus importante qu’aujourd’hui l’enfant adopté n’est plus un bébé en bonne santé. C’est un enfant plus grand, qui peut être porteur d’un handicap, qui a pu vivre des situations compliquées, des abus.

EFA formule aussi des demandes très précises concernant la scolarité des enfants placés ou adoptés. Vous réclamez par exemple un assouplissement pour tous les enfants de la règle de l’inscription obligatoire dans la classe d’âge et la possibilité de redoubler les classes « clés » (CP, CM2, 6e , 3e ) pour laisser du temps à l’enfant. Pourquoi ?

N.P On se rend compte que quand ces enfants arrivent en France, ils subissent une pression sociétale très forte. Ils doivent absolument aller à l’école immédiatement. Or, il y a une autre urgence, celle de faire cocon, de créer un attachement. Quand un enfant ne dispose pas d’un minimum de sécurité psychique il ne peut pas entrer dans les apprentissages scolaires. Certains de ces enfants ont 7 ans et ne sont jamais allés à l’école. C’est un choc pour eux. Et il ne s’agit pas que d’un problème de langue. Ce n’est par exemple pas la même problématique que les enfants de migrants qui ont pu vivre des situations très dures mais, pour la plupart d’entre eux, vivent au sein de leur famille et bénéficient de ces liens affectifs sécurisants. D’ailleurs, les enfants français placés connaissent eux aussi cette insécurité affective qui peut entraver leurs apprentissages scolaires. Obliger ces enfants à être scolarisés dans la classe correspondant à leur âge, leur interdire le redoublement, c’est les mettre encore une fois en situation d’échec. Il faut leur laisser du temps (ndlr : l’assistante familiale dont nous avons publié le témoignage va dans le même sens). Qu’est-ce que ça peut faire qu’ils aient trois ans de retard ? A 30 ans ça n’aura plus aucune importance.

 

source : https://www.gynger.fr/adoption-etre-au-plus-pres-des-besoins-de-lenfant/